Sport de loisir
Dimanche, 18 Avril 2010 14:55
TRACES DE VIES
par Pierre Marmiesse
Un recueil de nouvelles baroques et grinçantes aux situations souvent cocasses… sorte de « Ronde » à la Max Ophüls où les personnages s’invitent tour à tour dans les histoires des autres… « Sport de loisir » est une mise à mort des plus originales.
SPORT DE LOISIR
Je l'avais regardé passer au tour précédent. Il débouchait à nouveau au bout de la ligne droite, devant le musée du Luxembourg. Ses larges bandes orange et mauves claquaient sur le gravier blanc comme un spinnaker sur un horizon azur. Comme il approchait, les éclats du satin faisaient presque mal aux yeux.
Il portait à chaque pied cent euros de coussins d'air fluorescents. Des chaussettes blanches mettaient en valeur le bronzage de ses jambes, son maillot sans manches le galbe rebondi de ses épaules. Un petit bidon d'eau était accroché sur son bras gauche, un baladeur MP3 sur le droit. Une casquette des New York Mets, vert caca d'oie, trônait sur sa tête.
Il ne courait pas très vite, mais d'une foulée ample, le torse bien droit, le menton fier, fixant l'horizon d'un regard conquérant. Il était grand, puissant comme un coureur de demi-fond plutôt qu'un marathonien. Il avait les traits réguliers, le nez droit et la mâchoire énergique, trente à trente cinq ans ; des cheveux noirs et drus dépassaient de sous sa casquette. Je l'imaginais sans peine mannequin de cols roulés ou de pulls torsadés dans le catalogue de La Redoute.
Alors que tous les joggers s'exercent l'air grave, dans l'attente de la douleur, ou grimaçants quand elle les a rattrapés, lui, souriait, d'un sourire qui découvrait ses dents détartrées du matin, et fredonnait le Printemps de Vivaldi, dont son baladeur répandait les échos assourdis et primesautiers.
" Je peux courir avec vous ? "
Il m'a regardé avec surprise. J'offrais un tableau aussi terne, aux nuances grises, que le sien était flamboyant : maillot jadis blanc, incrusté de crasse ; bas de survêtement noir, délavé par le temps ; chaussures à la toile craquelée, épuisées par trop de rebonds sur des sols poussiéreux ; trois jours de barbe poivre et sel ; poches noires sous les yeux. Mon teint olivâtre s'apparentait plus au caca d'oie de sa casquette qu'à son bronzage.
Il a évalué, sceptique, mon âge plus avancé que le sien et mon physique chétif, comme en apesanteur dans des vêtements trop larges, puis il a haussé les épaules, magnanime et fataliste. " Si ça ne va pas trop vite pour vous. "
J'ai commencé à trottiner à ses côtés et calqué mon rythme sur le sien. Il me dépassait d'une demi tête. A chacune de ses enjambées, je répondais de deux foulées étriquées. Il levait les genoux, je rasais le sol. Il marquait le tempo, je suivais : en retrait d'une demi foulée, je reconnaissais sa préséance sportive et protocolaire. J'étais le valet de Dom Juan, l'écuyer, ou le palefrenier, du chevalier à l'écu orange et mauve. Il chevauchait un destrier de race, je montais un mulet.
C'était la fin d'une très belle matinée d'août. La chaleur montait avec le soleil. Pas un souffle d'air n'agitait l'atmosphère. Les vacances et la température avaient vidé le jardin du Luxembourg des derviches tourneurs inlassables qui, en peloton, par grappes, en couple ou en solitaire, longeaient l'intérieur de ses grilles, de leur ouverture à leur fermeture, dans la boue, la neige ou la poussière, contre ou dans le sens des aiguilles d'une montre.
A l'angle sud-ouest du jardin, près des rues Guynemer et d'Assas, un jogger à la dérive s'obstinait dans un contre-emploi manifeste. Son crâne chauve luisait au soleil comme une lune en sueur. Il paraissait cinquante ans, mais chaque foulée le vieillissait de six mois. Son physique évoquait le pilier de rugby en rupture d'entraînement plutôt que le coureur des hauts plateaux. Son estomac débordait d'un T-shirt weightwatchers, ses cuisses boudinaient un short étroit. Il courait sans avancer, les yeux fixés sur ses chaussures comme sur un moteur, à la recherche de la panne ; il mimait les gestes de la course avec application, les effets de l'épuisement avec génie.
Un platane lui a offert son tronc compatissant. Il s'y est arrimé des deux mains, faisant eau de toutes parts. Alors que nous le dépassions, mon compagnon s'est retourné.
" Ne vous arrêtez pas, vous ne pourriez pas repartir. "
Le ton était jovial, le conseil excellent, l'intention charitable. L'homme est resté collé à son tronc. Son regard reflétait la détresse, une tentative de sourire et une pointe d'agacement…
Mon compagnon a secoué la tête avec une moue chagrine, puis dirigé vers moi sa sollicitude inquiète :
" Si vous avez du mal à suivre, ne vous mettez pas dans le rouge, vous ne pourriez plus éliminer l'acide lactique… Et aidez-vous davantage avec les bras. "
Docile, j'ai tiré sur mes bras. Il m'a jugé crispé, j'ai fait de mon mieux pour paraître relâché. Satisfait de ma bonne volonté, il a élargi son enseignement aux domaines de l'équipement et de la diététique, m'a conseillé de nouvelles chaussures pour éviter une périostite fatale à mon âge, fourni la meilleure adresse de Paris pour les pâtes fraîches et les sucres lents.
Durant ses rares silences, l'écho du Printemps me parvenait de son baladeur. Sur les parterres fleuris, l'été battait son plein, aussi éclatant que son maillot. Dans les allées, un avant-goût d'automne brunissait le feuillage des châtaigniers.
Quand, au bas de la rue Médicis, nous avons viré à gauche pour longer le Sénat, son sourire s'est élargi à toute sa dentition, il a bombé un torse de maréchal russe en attente de nouvelles décorations et accéléré, les bras levés et gesticulant comme un vainqueur de finale olympique.
" Ho, Hé, Chérie ! "
Un gardien s'est retourné, plein d'espoir vite déçu. Une jeune femme blonde, installée sur deux sièges en fer comme sur une ascétique chaise longue, a posé son livre et levé les yeux. Elle portait les cheveux courts, une chemise bleu ciel dont elle avait retroussé les manches et un pantalon de toile écrue. Elle a soulevé les lunettes noires qui protégeaient ses yeux clairs et cachaient la moitié de son visage, puis a répondu d'un petit signe de la main et d'un sourire furtif.
Les deux pouces levés, il lui a confirmé ainsi qu'à une grande partie du jardin combien tout allait au mieux pour lui.
" Géant ! Je me sens super ! "
Ravie, elle est retournée à sa lecture. Sa parade et son tour d'honneur achevés, il a ralenti. Je l'ai rejoint.
" C'est ma femme, Nicole. Elle m'adore. "
Ils étaient mariés depuis deux ans. Elle était médecin. Sa forme exceptionnelle, il la devait aussi à elle. Elle supervisait son entraînement et son alimentation, ne quittait pas ses biorythmes des yeux, et lui assurait au quotidien l'équilibre personnel sans lequel il n'est pas de grandes performances. Il m'a détaillé les siennes, dans le marathon, où il est un néophyte très prometteur - " J'ai fait la seconde moitié du parcours plus vite que la première, et j'ai fini aussi vite que le vainqueur " - comme sur les distances plus courtes, où sa réputation est faite - " Dans les cinq derniers kilomètres, j'ai dépassé deux cents concurrents. Ils n'avaient jamais vu ça. "
J'écoutais en silence, occupé à courir relâché sans me mettre dans le rouge. J'aurais été en peine de fournir des anecdotes aussi vivantes à mon sujet, il ne me le demandait pas.
Il m'a résumé le dilemme de sa vie : " J'aurais pu être un athlète de haut niveau, mais j'étais trop doué pour les études ". Il ne regrettait rien. Ses dons l'avaient mené au barreau. Il était le plus jeune associé dans le bureau parisien d'un prestigieux cabinet d'avocats anglo-saxons. Spécialiste du droit des affaires, Me Maxime Biot traitait des dossiers très délicats, aux enjeux énormes.
Il s'est interrompu : le jogger chauve avait abandonné son arbre et repris son chemin de croix ; sa progression combinait la lenteur de la marche et les affres de la course.
" Fantastique. Vous voyez que vous pouviez y arriver. "
Il n'y avait aucune ironie dans sa voix, le destinataire de l'encouragement a paru un instant en douter.
Le temps qu'il consacrait à la course à pied n'était pas un handicap dans son métier, au contraire. Il existait une synergie entre les deux. La course lui libérait l'esprit. Chaque " jogging " était un " brainstorming ". Maxime Biot avait l'intuition de ses montages les plus créatifs et efficaces durant ses entraînements. L'hiver dernier, en dix kilomètres sous la neige, il avait fait économiser huit millions de dollars à un client, sur un épineux dossier de LBO. Depuis, en toute éthique, il facturait ses footings et courait encore mieux.
Autour du Luxembourg, il démarchait parfois de nouveaux clients : c'était le parcours parisien le plus fréquenté par les décideurs et beaucoup moins cher qu'une carte de membre au golf de Saint-Cloud. Le jogger chauve, m'a-t-il confié, était un haut fonctionnaire de la préfecture de Police, Rémy Grosser, autour duquel il tendait ses filets ; peut-être soupçonnait-il sous mon apparence atypique un ponte des industries culturelles.
" J'ai créé une BV et une NV aux Antilles néerlandaises ce qui m'a permis de… "
Il n'a pas fini sa phrase. Le bout de mes chaussures et de mon nez pointait à sa hauteur. Il m'a adressé un regard incrédule, a cru à une faute d'inattention de ma part et repris sa demi foulée d'avance. Il ouvrait la bouche pour poursuivre son anecdote, quand il m'a vu à nouveau à sa hauteur. Son visage a exprimé une irritation compréhensible. Mon attitude manquait de courtoisie. J'avais demandé à courir avec lui et n'avais pas à interférer avec son rythme. Je me comportais avec la grossièreté d'un auto-stoppeur demandant à partager le volant.
C'était inélégant et ingrat, mais inévitable. Je m'étais échauffé dans son sillage et, à force de tirer sur les bras, j'avais des fourmis dans les jambes. Un jogger court plus vite chaud que froid pour un effort identique, ma foulée avaricieuse pouvait se montrer moins pingre sans menacer mes économies d'énergie.
Deux fois encore, il a tenté de reprendre son ascendant, deux fois, je suis revenu à sa hauteur. Son éducation et son amour-propre l'ont persuadé de fermer les yeux sur ma goujaterie ; il a prétendu que rien ne s'était passé, mais je le savais ébranlé. Avec cette demi foulée, il perdait les apparences et la réalité du pouvoir. A l'autocratie, succédait la monarchie britannique. Nous courions de front, mais à mon rythme. La vitesse de notre course s'est à peine accélérée, la modification a déréglé son métronome interne. Il essayait d'ajuster la fréquence et l'amplitude de sa foulée, ne trouvait pas le réglage adéquat. Il suivait sans peine, mais sur un tempo imperceptiblement bancal, comme une montre suisse forcée à égrener des minutes de cinquante neuf secondes.
Il n'a pas terminé l'histoire de BV et NV aux Antilles néerlandaises, ne m'a plus prodigué de conseils que j'employais à contester sa suprématie. Nous avons couru en silence. J'entendais mieux Vivaldi et je savourais les charmes du parcours, son tracé plein de fantaisie, presque sinueux, ses alternances de lignes droites et virages serrés, gravier, asphalte et terre, plates-bandes et pelouses, ses incessants changements de décor et de perspective, les dégagements sur le bassin et le palais, les allers-retours entre ombre et plein soleil, ses ruches autant que ses serres, ses marchands de glace comme ses pelouses interdites, et son calme en ce jour où il était presque aussi vide que la Sorbonne et le Sénat.
La chaleur finissait de basculer dans la fournaise, le ciel devenait laiteux, l'ozone chassait l'oxygène et je me sentais de mieux en mieux ; ma foulée, toujours étriquée, gagnait en élasticité, mes rebonds en tonicité, je suais à peine. J'ai peut-être dans une vie antérieure couru les hauts plateaux africains. A ma gauche, mon compagnon s'abreuvait goulûment à sa gourde, des tâches sombres s'étendaient sous son maillot et en ternissaient l'éclat, son bronzage se teintait de rouge, sa respiration se faisait bruyante.
J'ai à nouveau accéléré. Ce n'était plus une révolte, mais une révolution. Mon manque de savoir-courir confinait à la muflerie. Rageur, il est revenu à ma hauteur. Trois fois j'ai dû augmenter le rythme, avant qu'il m'accorde la demi foulée d'avance que je lui avais concédée d'emblée.
Nous courions désormais vite. Sa foulée demeurait noble et majestueuse, mais se lestait de pesanteur. Bien qu'émancipée, la mienne restait plébéienne et avare de ses efforts : elle s'était à peine allongée, je continuais à trotter menu, mais sur une fréquence plus élevée.
Il souriait toujours, mais sournoisement, persuadé que ses revers étaient provisoires et que ma guérilla me serait fatale : je fonçais comme un taureau dans le rouge, ce contre quoi il m'avait mis en garde, un coup de bambou vengeur me rappellerait sous peu aux réalités de la course à pied. Il attendait son heure, celle de la réaction.
Sans secousses, par petites touches insensibles, j'ai continué à accélérer. Son sourire s'est effacé, remplacé par un rictus. Quand nous avons croisé le jogger chauve qui, tous feux de détresse allumés, continuait pourtant de tourner, comme incapable de trouver la sortie du jardin, il ne l'a pas encouragé. Lorsque nous sommes passés devant sa femme, il n'a réussi qu'une grimace crispée et un geste de la main à peine esquissé.
Même si j'avais voulu ralentir, j'en aurais été incapable. Son souffle haletant me poussait de l'avant. Son visage cramoisi me donnait des ailes. Sa déconfiture était l'envers de mon euphorie. Je ne connais pas meilleur stimulant qu'à mes côtés, un coureur à la peine.
Comme un vampire ou un parasite, je suçais son énergie. Il suait pour deux, respirait pour deux, s'épuisait pour deux. Je continuais à accélérer, il réglait ma note de carburant.
Il tirait sur ses bras avec la vigueur d'un galérien plus du tout relâché. La sueur giclait par tous les pores de sa peau. Un râle continu s'échappait de sa poitrine. Sa bouche grande ouverte ne rassasiait plus sa fringale d'oxygène. L'automne de Vivaldi résonnait à ses oreilles comme un mauvais présage. Il avait franchi les frontières du rouge et s'aventurait toujours plus avant dans son territoire.
Je le traînais à son point de rupture, il s'y précipitait. Tout à la fois, nous courions de conserve, divergions et convergions. Sa foulée rétrécissait en peau de chagrin, la mienne prenait de l'envergure ; ses genoux lui pesaient comme du plomb, je commençais à lever les miens ; il s'affaissait à chaque appui sur ses coussins d'air, je me redressais ; il piquait du nez, je relevais la tête. Nous nous rencontrions à mi-chemin de sa décrépitude et de mon embellie. Ses yeux s'enfonçaient au fond de leurs orbites, la sueur ravinait ses joues, l'épuisement les creusait, deux veines symétriques battaient et enflaient sur ses tempes, le portrait robot de sa vieillesse émergeait du futur, nous commencions à nous ressembler.
Il a retiré sa casquette et s'est aspergé la nuque. Il a voulu boire, son bidon était vide ; il l'a jeté de colère. Ses lèvres se craquelaient comme une latérite. Son baladeur s'est mis à crachoter et grésiller. Il l'a secoué, trituré, s'est résigné. Sa femme l'a encouragé du geste, il ne l'a pas vue.
J'ai souhaité renouer le dialogue.
" Je ne vous ralentis pas trop ? "
Il a secoué la tête, un rictus tordait sa bouche.
" Ce que je préfère dans la course à pied, ce sont les rencontres. Sans vous, je n'aurais pas fait plus d'un tour. "
J'étais sincère. La course à pied brasse les milieux : avec ses vêtements, on abandonne au vestiaire ses préjugés et ses repères ; si moi, Hugues Grandin, l'avais abordé dans la rue, la mine et le costume fripés, Me Biot aurait flairé le fâcheux désargenté et pris la fuite. Et, s'il n'avait été là, je n'aurais même pas songé à courir.
" C'est fou comme on se sent mieux dès qu'on accélère un peu. Le vent nous rafraîchit, on se croirait presque au bord de la mer. Vous ne trouvez pas ? "
Il avait perdu l'envie ou la capacité de parler, a articulé trois syllabes silencieuses : en-foi-ré.
Ses oreillettes grésillaient de plus belle, sans cacher que Vivaldi était entré dans l'hiver. Des sifflements suraigus lui vrillaient les tympans, il les confondait avec sa respiration. J'ai sorti un walkman cabossé de mon survêtement. J'ai démêlé les fils et " L'homme à l'harmonica " a commencé à jouer dans mes oreilles : grinçant, lancinant, il étirait le temps. D'abord sourdine confidentielle, ses accords se sont élevés en pente douce. J'ai laissé la musique monter en moi, comme un flot d'adrénaline. Un crescendo inexorable a soulevé son rythme vers celui de notre course.
Des cuivres et des chœurs ont rejoint l'harmonica et hissé la musique à son seuil de percolation. J'ai fait ma proposition, je savais qu'il ne la refuserait pas. J'ai tendu le bras vers l'entrée du jardin, place Honnerat, au bout de la ligne droite.
" Un petit pari entre amis. Le premier aux grilles. "
Il a relevé la tête, ses yeux ont brillé du même éclat que s'il avait contemplé, conquistador, au bout d'années d'épreuves, le seuil de l'Eldorado. La violence de son démarrage m'a surpris. Je l'ai admirée, elle m'a fait peur. J'ai presque souffert pour revenir à son niveau, porté par " L'homme à l'harmonica ".
Dès qu'il m'a vu à ses côtés, il s'est à nouveau projeté de l'avant, par un réflexe de grenouille décérébrée. Son sursaut n'avait pas la brutalité du précédent, j'ai comblé mon retard sans à-coups, soufflant et courant au rythme hypnotique de l'harmonica. Le morceau approchait de son point culminant, j'ai haussé le volume du walkman à fond ; la musique a détoné dans ma tête comme une grenade, électrisé mes terminaisons nerveuses comme un narcotique à effet instantané. Le temps s'est dilaté. Le monde m'est apparu tracé à la ligne claire, mon voisin aussi.
Je le voyais en gros plans successifs, aux contours tranchés, nets, comme en haute définition et sur grand écran. Tel un entomologiste ou un entraîneur, je détaillais, presque image par image, au ralenti et pourtant en direct, la précarité de ses appuis, le jeu traumatisant de ses tendons, la dérive extérieure de son genou droit, les poussées désaxées de son bras gauche.
Incapable d'un démarrage supplémentaire, il a encore tenté de se dégager, au train. Tenace et teigneux, avocat de sa cause perdue, comme un poilu de 14, il a grignoté le terrain pouce par pouce et reconquis la demi foulée d'avance dont je l'avais spolié. Il avait tout sauf fière allure : il courait en vrac, la face apoplectique, bras et jambes asynchrones, casquette de guingois, maillot et chaussettes pendantes, mais plus vite que jamais. Je n'ai pas cherché à revenir à sa hauteur, j'ai à peine accéléré, juste accentué ma pression, continué à le pousser, comme un chauffard, bien au-delà du rouge.
Les yeux exorbités vers son but, à moins de cent mètres, il anticipait déjà le bonheur de s'y écrouler en vainqueur. Un début d'extase se mêlait à la douleur sur son visage, quand un immense étonnement s'est esquissé sur ses traits, bientôt enseveli sous le tableau d'un effroi terrible. Ses bras ont battu l'air avec des gestes de ballerine, ses doigts ont agrippé le vide ; son cou s'est tordu selon un angle étrange ; sa tête, livrée à elle-même, a brinquebalé ; son buste a basculé vers l'avant avec un hoquet. L'espace d'un instant écartelé, le bas de son corps a ignoré la dislocation du haut. Il continuait à courir, de toutes ses forces, plus vite qu'il ne tombait, puis sa jambe droite s'est dérobée sous lui et il s'est effondré. Entraîné par sa vitesse, son corps a glissé et rebondi parmi des geysers de poussière, puis s'est immobilisé, désarticulé, face contre terre figée d'effroi.
J'ai ralenti. Dans mes oreilles et mon corps, la musique refluait. Le temps a repris son cours normal. Au bout de la ligne droite, je me suis retourné, il n'avait pas bougé. " L'homme à l'harmonica " remisait son instrument, j'ai rangé mon walkman.
Elle ne m'a pas vu arriver. Je me suis arrêté devant elle et lui ai caché le soleil. Elle a posé son livre, j'étais sûr qu'elle ne le lisait pas, et levé la tête vers moi, sans retirer ses lunettes noires.
" Il ne vous dérangera plus. "
Sans un mot, elle a pris son sac et sorti une enveloppe qu'elle m'a tendue. Je l'ai ouverte et j'ai compté les billets. Sans savoir pourquoi, je lui ai avoué que ça m'avait fait plaisir. Elle ne m'a rien répondu.
J'ai traversé le jardin en marchant et je suis sorti par la rue Auguste-Comte. J'ai longé les grilles. Derrière les barreaux, il était toujours étendu au soleil, dans une pose de contorsionniste, incongru, orange, mauve et bronzé, sur le sol blanc crayeux. Ses oreillettes gisaient à ses côtés. Au milieu d'une mer de parasites, elles transmettaient en boucle, comme un SOS, trois mesures joyeuses du Printemps de Vivaldi.
Penché sur le corps, le jogger chauve lui murmurait à l'oreille :
" Ne vous arrêtez surtout pas. Vous ne pourriez pas repartir. "
J'ai changé de trottoir.
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